QUEL « PLAN ARTISTES-AUTEURS » METTRE EN ŒUVRE ? (3) : SEUL UN COURAGE POLITIQUE HORS DU COMMUN PEUT PERMETTRE DES AVANCÉES RÉELLES POUR LES ARTISTES-AUTEURS VIA LA CRÉATION D’UN CENTRE NATIONAL DÉDIÉ

Aujourd’hui plus qu’hier, il importe que l’État se donne les moyens d’une politique publique en faveur du secteur de la création. L’institution d’un Centre national dédié aux artistes-auteurs est une mesure phare qui témoignerait d’une véritable volonté politique de soutien à la création. Mais cette mesure pertinente et rationnelle se heurtera à l’opposition prévisible des puissants vieux lobbies traditionnels.

1/ Le Centre national des artistes-auteurs, une mesure phare indispensable

  • Jusqu’ici, concernant les artistes-auteurs, le principal moyen d’action des gouvernements qui se succèdent depuis des décennies est... la procrastination.

Nous avons vu que diverses causes concourent à cet état de fait. La première d’entre-elles étant la méconnaissance du secteur de la création en tant que tel. Faute d’être clairement discernés et appréhendés dans leur ensemble, les créateurs et les créatrices qui composent ce secteur particulier sont régulièrement oubliés par les pouvoirs publics et mal gérés par les administrations. Nul ne peut gérer correctement un secteur et une population qu’il ne discerne pas.

Le fait que cette population ait un effectif relativement faible, comportant une diversité de métiers, et qu’il existe de multiples circuits de diffusion des œuvres ne doit plus conduire à un renoncement à agir qui finit par s’apparenter à une non-assistance à personnes en danger.
Effectif : Le nombre des artistes-auteurs : 264 320 en 2018, est du même ordre que celui des salariés intermittents du spectacle (techniciens et artistes-interprètes) : 273 810 en 2018. Or, ces derniers sont parfaitement identifiés contrairement aux artistes-auteurs.
Diversité des métiers : tout secteur d’activité comporte une diversité de métiers.
Multiplicité des circuits de diffusion : les « produits » associés à une activité économique sont généralement diffusés par de multiples circuits.

La confusion entre l’activité économique (création d’œuvres en amont) et la diffusion des « produits associés » à l’activité (exploitation des œuvres en aval) est une hérésie qui prospère exclusivement dans la culture. Par exemple, personne ne confondrait le travail des paysans et celui des industries agroalimentaires ou des grandes surfaces...

Une cécité particulière a donc conduit jusqu’ici à l’occultation du secteur de la création et par conséquent à la mauvaise gestion des créateurs et des créatrices. Un changement de paradigme est la condition sine qua non d’une amélioration des conditions de vie et d’exercice des artistes-auteurs (quels que soient les « produits associés » et leurs divers circuits de diffusion). La création du Centre national des artistes-auteurs est la première pierre de cette évolution indispensable.

2/ Le nouvel opérateur allègera les opérateurs culturels existants

L’institution d’un nouvel opérateur public dédié aux artistes-auteurs ne remet pas en cause l’existence des autres opérateurs culturels (CNAP, CNC, CNL, CNM). Elle les soulagera d’une mission que, de fait, ils peinent tous à assumer.

Dans le cadre de la crise sanitaire, aucun des opérateurs culturels publics en lien avec une industrie culturelle ne s’est avéré en capacité de gérer les artistes-auteurs. Tous (CNL, CNC, CNM) ont délégué les fonds d’urgence aux artistes-auteurs à des structures privées (SGDL, SACD, SACEM, ...). Le CNAP, dont le périmètre ne concerne pas une industrie culturelle, n’a ouvert que pendant trois mois un fonds d’aide d’urgence faiblement doté et destiné aux auteurs des arts visuels, aux critiques d’art, aux commissaires d’exposition et aux théoriciens d’art.

De fait, la gestion des artistes-auteurs est marginale parmi les nombreuses missions qu’assument les centres nationaux existants.

L’ajustement du périmètre de leurs actions sera minime et ne bouleversa guère leur organisation actuelle essentiellement au service des divers acteurs des industries culturelles (CNC, CNL, CNM) ou centrée sur la gestion et la diffusion d’une grande collection nationale (CNAP).

Face à l’état d’urgence sanitaire, en mars 2020, l’éparpillement des budgets alloués aux opérateurs existants par le ministère de la Culture n’a pas permis une visibilité de l’action publique en faveur des artistes-auteurs et a engendré divers effets pervers (de longues procédures à la fois complexes et incohérentes donc décourageantes, pas d’informations centralisées donc sous-information des concernés, inégalités de traitement entre artistes-auteurs, décisions discrétionnaires des guichets privés, évaluation et bilan non rendus publics, …).

Six mois plus tard, la crise sanitaire dure toujours et pendant les réunions des groupes de travail « sectorisés » par le ministère de la Culture qui se sont tenues du 24 septembre au 8 octobre 2020, il est signifiant de constater que la prolongation du fonds de solidarité a constitué une revendication unanime. Ce plébiscite confirme la pertinence d’un guichet unique pour les artistes-auteurs et l’inadéquation des guichets artificiellement sectorisés par circuits de diffusion des œuvres.

Ces réunions ont également confirmé que les principaux problèmes rencontrés par les artistes-auteurs sont finalement les mêmes, quels que soient le ou les circuits de diffusion de leurs œuvres : difficultés administratives, précarisation et partage inéquitable de la valeur.

Dans tous les circuits de diffusion, les artistes-auteurs sont toujours la partie faible du contrat, leur rémunération tient systématiquement lieu de variable d’ajustement dans l’économie des acteurs de l’aval qui exploitent leurs œuvres. L’abus de faiblesse — faute de régulation — est général, seules ses manifestations concrètes varient d’un circuit de diffusion à l’autre. Les Chartes de bonnes pratiques adoptées ici ou là restent largement sans effet. Le diagnostic est posé depuis longtemps, reste à cesser de confondre le conjoncturel et le structurel, la maladie et ses symptômes.

L’approche par industrie culturelle (cinéma et audiovisuel, livre, musique) condamne les artistes-auteurs à n’être que le maillon faible d’une filière industrielle incluant de nombreux acteurs, plus puissants qu’eux et toujours mieux soutenus.

Partout la précarité économique des artistes-auteurs est grandissante.
Le recours au travail spéculatif est massif.

Les causes de l’insoutenable situation administrative, sociale et économique des artistes-auteurs sont systémiques ; sans dialogue social, ni opérateur public dédié pour y remédier, elles continueront à produire leurs effets délétères.

3/ le courage politique serait de ne céder ni à l’inertie technocratique, ni aux puissants vieux lobbies

  • Inertie technocratique

Le plus simple, le plus rapide et le moins onéreux est... de ne rien faire.
Cette option a également l’avantage d’éviter d’avoir à réfléchir et de modifier des habitudes ancrées depuis longtemps. C’est le choix qui a été fait depuis plus d’un demi-siècle en ce qui concerne les artistes-auteurs (avec les résultats qu’on connaît...).

Une bonne partie des services administratifs du ministère de la Culture aura sans doute tendance à freiner la création d’un nouvel opérateur, sous couvert qu’une telle mesure serait trop longue et trop couteuse, ce qui permet de retourner à la case départ : ne rien faire qui permette de réellement changer la donne au bénéfice des artistes-auteurs.

«  Trop long  » : Certes on n’efface pas d’un coup de baguette magique des décennies d’incurie, de dénis et de déficits de régulation. Mais quand une mesure indispensable nécessite du temps pour la mettre en œuvre, la réaction logique est de s’atteler à la tâche rapidement, non de la repousser éternellement. L’institution d’un Centre national des artistes-auteurs est du domaine de la loi, donc implique de se mettre rapidement au travail pour présenter un texte au parlement.

«  Trop coûteux  » : Afin d’être rapidement opérationnel sur les missions qui seront jugées les plus urgentes, la montée en charge du Centre national des artistes-auteurs doit nécessairement être progressive. Au démarrage, les moyens alloués peuvent essentiellement relever du redéploiement des sommes déjà consacrées, ici ou là, aux artistes-auteurs et à la création artistique toutes disciplines confondues. Ces sommes sont aujourd’hui invisibles du fait de leur éparpillement. Le Centre national des artistes-auteurs permettrait de clarifier l’action de l’État en faveur de la création et de mesurer ses effets. De plus, des sources de financement inédites sont parfaitement envisageables.

  • Puissants vieux lobbies

• Les industries culturelles n’ont aucune raison de voir d’un bon œil un opérateur public qui œuvrerait pour un rééquilibrage de leurs relations économiques avec les artistes-auteurs. Elles plaideront pour un statu quo. Elles promettront d’accepter de négocier, de respecter les Chartes de bonnes pratiques, etc. Les promesses n’engagent que ceux qui les croient.

• De même, les traditionnelles et puissantes sociétés privées (SACD, SACEM, SGDL, ...) qui jusqu’ici se voient allouer de l’argent public et confier des missions de service public concernant les artistes-auteurs auront tendance à freiner la mise en place d’un Centre national des artistes-auteurs.

Juge et partie, elles dénigreront d’avance ce nouvel opérateur qui sera décrété inutile ou inefficace. Malgré les leçons du passé et les échecs cuisants du statu quo, elles continueront d’affirmer qu’elles sont les plus compétentes et les plus opérationnelles en ce qui concerne les artistes-auteurs.
Comme les industries culturelles, elles plaideront pour l’immobilisme.

Elles considèreront comme un crime de lèse-majesté l’idée même qu’un opérateur public assume directement des missions de service public au bénéfice de l’ensemble des artistes-auteurs. En même temps, elles prétendront défendre et représenter les auteurs, c’est toujours en leur nom qu’elles défendent leur propre intérêt qui n’est pourtant pas, par nature, nécessairement convergent avec l’intérêt général des artistes-auteurs.
Pour préserver leurs prés carrés historiques figés, elles s’opposeront à toute gestion publique unifiée des artistes-auteurs, sous couvert de diversité des métiers et de spécificité « sectorielle ». Leur position sera quasi-systématiquement soutenue par les organisations d’artistes-auteurs qu’elles financent. N’est-il pas inconvenant de mordre la main qui vous nourrit [1] ?

En regard de cette prévisible levée de boucliers, que pèsera la voix de ceux qui portent réellement la parole et l’intérêt général des artistes-auteurs ? Que pèsera la voix de ceux qui souhaitent que l’État se donne les moyens d’une politique publique en faveur de la création donc des créateurs et des créatrices ? La raison du plus fort sera-t-elle toujours la meilleure ?

Oser innover et être disruptif dans un paysage aussi sclérosé n’est pas à la portée de n’importe qui. Aucun gouvernement ne s’y est risqué.
Il n’est pas impossible que le ou la ou la ministre de la Culture qui osera ne plus se laisser gouverner par ces OGC surpuissants ne soit pas encore né•e.
Dans cette hypothèse, les artistes-auteurs continueront longtemps à être les dindons de cette farce tragique
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